A bout portant

Theodore Trefon Chercheur au Musée royal de l’Afrique centrale

Ce dimanche, Karel De Gucht, l’ancien ministre des Affaires étrangères, a critiqué son successeur, Steven Vanackere pour avoir pris une bière avec le président de la RDC. Joseph Kabila serait-il infréquentable ?

La question n’est pas la bonne. Il ne s’agit pas de savoir qui est fréquentable, et qui ne l’est pas. Mais de savoir si la Belgique et la République Démocratique du Congo (RDC) peuvent retrouver une intersection de leurs agendas et de leurs intérêts ; et comment. M. Vanackere doit prendre une distance par rapport aux années « troubles », quand M. De Gucht était ministre des Affaires étrangères ; il doit recoller les morceaux, ce n’est pas une tâche facile. D’autant qu’il n’a pas les moyens de devenir le grand acteur que certains Belges auraient souhaité. La Belgique n’est plus un partenaire qui compte beaucoup pour le Congo ; d’autres acteurs pèsent bien plus lourd, comme la Chine ou les agences onusiennes et la Monuc. La Belgique est désormais un petit partenaire symbolique.

M. De Gucht n’a-t-il pas raison de critiquer l’évolution de la RDC ?

Où sont les résultats de la réforme ? Il n’y a pas plus de sécurité avec la Monuc. Que dire de la réforme du code minier et du code des investissements ? Si on évalue les actions entreprises depuis 2002, on voit que le Congo n’a pas progressé. Lisez les rapports de Human Right Watch et d’autres ONG : l’espace démocratique s’est rétréci, au lieu de s’élargir.

Des élections ont eu lieu…

Tous les leaders africains veulent des élections. Ils peuvent prétendre avoir été élus démocratiquement, et ensuite faire ce qu’ils veulent. Il y a une instrumentalisation des procédures démocratiques ; il n’y a pas de lien direct entre élections et démocratisation.

Vous aussi, vous jugez donc durement le régime Kabila…

Il y a un échec de la réforme : on n’a pas su créer de véritables institutions démocratiques et améliorer le bien-être des Congolais. Et à mes yeux, la responsabilité de cet échec est partagée par la communauté internationale et par le régime Kabila. Les partenaires internationaux ne partagent pas un même schéma directeur. Chacun a son propre agenda ; les approches sont fragmentées et souvent contradictoire. Tous les indicateurs sont dans le rouge. Il y a beaucoup mois de développement aujourd’hui qu’il y a 50 ans ! On peut même se demander si la communauté internationale souhaite vraiment que le Congo devienne fort et indépendant. Ou bien, au contraire, si elle ne souhaite pas maintenir le pays dans un état de dépendance, afin de mener à bien une stratégie de néo-tutelle. En ce sens, je suis bien plus critique par rapport à la communauté internationale que par rapport au régime. Cela dit, les autorités congolaises ne souhaitent pas les réformes, car elles bénéficient du contexte actuel. Si un véritable changement intervenait, toute la classe politique congolaise sauterait.

Ces thèmes sont développés dans le livre que vous avez dirigé, « Réformes au Congo (RDC) : Attentes et désillusions ». Mais que proposez-vous ?

Une thèse à la mode est qu’il faudrait couper totalement l’aide aux pays pauvres, développée notamment dans L’aide fatale, de Dambisa Moyo (Jean-Claude Lattès). Je ne suis pas d’accord. Il ne faut pas supprimer l’aide, mais modifier le système d’octroi de l’intérieur ; il faut aider les « petites mains » du développement. Au-delà, je vois Trois pistes. Un : poursuivre le partenariat de renforcement de l’État – et notamment réhabiliter les administrations publiques : que les fonctionnaires soient payés et disposent des outils nécessaires à leurs missions. Deux : continuer l’accompagnement des acteurs de la société civile, car celle-ci est trop faible aujourd’hui pour jouer un rôle de dynamo politique. Trois : créer des conditions favorables aux investissements. Le Congolais moyen veut travailler. Mais le contexte décourage les investissements. 80 % des Congolais travaillent dans l’agriculture de subsistance. Et savez-vous quel est le rêve de tout Congolais ? Quitter le pays. On peut et on doit renverser cette tendance.

P. 4 & 5 Notre Dossier

« Aucun ministre n’a dit que tout était merveilleux au Congo »

A bout portant

Pierre Verjans Politologue à l’ULg, membre de la Cellule d’appui politologique en Afrique centrale du Pr Kabamba, qui travaille avec l’Université du Graben, à Butembo (Nord-Kivu).

Après avoir suscité une crise diplomatique entre la Belgique et la République démocratique du Congo (RDC) en 2008, Karel De Gucht (VLD) a remis le couvert ce week-end. « Ce qui se passe au Congo est un drame inconcevable ; en tant qu’être humain, je n’aurais pas pu me résoudre à avoir un entretien agréable avec Kabila, un verre de bière à la main », a déclaré le commissaire européen au Développement, à la VRT, commentant la récente rencontre entre le ministre des Affaires étrangères, Steven Vanackere (CD&V), et le président congolais...

Pierre Verjans, vous vous trouvez en ce moment à Butembo, au Nord-Kivu, où vous prodiguez des formations à la gouvernance à destination des élus aussi bien que de la société civile congolais. Que pensez-vous des critiques de Karel De Gucht à l’encontre le régime Kabila ?

Le système politique congolais est un système que l’on qualifie en science politique de système d’« Etat fragile ». Les élus du peuple y sont plus sensibles à la corruption que dans les pays riches. C’est une fragilité de l’Etat qui crée ce problème-là. Sur le plan théorique, la question de principe est de savoir si, pour aider les Etats fragiles, on attend qu’ils soient devenus des Etats qui appliquent les règles de bonne gouvernance ou si, au contraire, on se dit que ces règles de bonne gouvernance devront suivre et non pas précéder la construction du développement économique et de l’Etat.

Sur le plan pratique, on peut faire remarquer qu’à l’époque où il était ministre des Affaires étrangères, bien qu’il ait prononcé des paroles dures à l’encontre du monde politique congolais, Karel de Gucht a quand même continué à maintenir, voire à augmenter, le flux de la coopération de la Belgique. On n’a donc pas l’impression qu’il était aussi dur dans son action que dans ses paroles. C’est peut-être lié à son caractère. Il y a une franchise, une spontanéité chez Karel De Gucht ; il a lui-même reconnu qu’il n’était pas diplomate, raison pour laquelle, disait-il, il était entouré de diplomates… L’attitude de Steven Vanackere apparaît plus conciliante en apparence, mais le tout sera de voir si, sur les critères d’attribution des aides, il sera également plus conciliant, ou au contraire plus sévère que Karel De Gucht.

Au-delà des postures des deux hommes, que peut-on dire de l’aide belge à la RDC ?

J’ai l’impression que, pour le moment, l’Etat belge essaye d’assumer ses responsabilités historiques. En partie à la demande de l’électorat d’ailleurs, car n’oublions que d’après les calculs du Pr Bob Kabamba (ULg), il y aurait en Belgique près de 100.000 personnes d’origine congolaise – alors qu’en 1960, le flux était inverse : il y avait 120.000 Belges au Congo et presque pas de Congolais en Belgique.

Cela dit, il n’y a aucun ministre qui est arrivé en disant que tout était merveilleux au Congo. La Belgique essaye d’exercer ses responsabilités avec prudence. Elle ne soutient pas toutes les initiatives. Il arrive qu’elle tienne des discours clairs et durs vis-à-vis de certains dirigeants congolais. Mais la plupart du temps, elle accompagne le processus dans la mesure de ses moyens, car il se fait qu’au Congo, le nom de Bruxelles, Liège ou Gand sont plus familiers que ceux de Shanghai ou même Washington.

On a l’impression que l’on est traditionnellement plus réservé vis-à-vis du Congo en Flandre qu’en Communauté française…

J’ai eu aussi cette impression-là mais je n’ai jamais vérifié, en termes de chiffres. On ne peut en tout cas pas dire que la Flandre soit absente du Congo. Par ailleurs, la coopération au développement en Flandre se fait plus par des ONG dépendant beaucoup moins de l’aide officielle que dans la partie francophone.

Le fait qu’on parle français mais très peu néerlandais en RDC peut-il expliquer certaines choses ?

Cela pourrait entrer en ligne de compte, en effet.

La passe d’armes De Gucht-Vanackere comporte-t-elle une part de marquage politique « intérieur » (VLD-CD&V) ?

Cela peut bien entendu être ça aussi. Par ailleurs, traditionnellement, le VLD insiste plus sur la gouvernance, donc les institutions publiques, tandis que le monde catholique est plus sensible à l’associatif.