Le fait que les présidents Kabila et Kagame aient prévu de se rencontrer à Gisenyi à la veille de l’escale congolaise d’Hillary Clinton, qui prévoit de s’arrêter aussi à Goma, n’est certainement pas du au hasard. Les Américains en effet se réjouissent de la normalisation des relations entre les deux pays, qui s’est déjà traduite par un échange d’ambassadeurs. Ils ont vivement encouragé les engagements militaires déclenchés depuis janvier contre les bastions hutus des FDLR, initialement entamées par les armées congolaises et rwandaises lors de l’opération Umoja wetu et qui se poursuivent aujourd’hui par Kymia II, menée par les FARDC seules, en collaboration avec la Monuc.
Les deux chefs d’Etat se livreront sans doute à une évaluation de opérations militaires et examineront la proposition faite récemment par Kagame, qui a déclaré qu’il était prêt à renvoyer des troupes au Congo pour combattre les rebelles hutus. Une proposition qui suscite des levées de boucliers au sein de l’opinion congolaise, où, onze ans après le déclenchement de la « deuxième guerre du Congo », on se souvient avec amertume de l’occupation de l’Est du pays par l’armée rwandaise, du pillage des ressources naturelles et des risques de démembrement auxquels le pays avait échappé de justesse.
Aujourd’hui, qu’il s’agisse de Kinshasa ou de Washington, ou, en paroles tout au moins, des Européens, chacun assure que, quinze ans après le génocide rwandais et l’exode des Hutus, il est temps de trouver une solution définitive au problème des « génocidaires » qui campent toujours au Congo et se sont imposés aux populations locales.
Kigali refusant d’engager un dialogue politique avec ces opposants qui se réclament toujours de l’idéologie qui mena au génocide et se contentant de proposer des rapatriements et des réinsertions individuelles, l’option militaire contre les bastions hutus demeure seule sur la table. A ce sujet, les opinions s’avèrent radicalement différentes : les Forces armées congolaises font état de succès non négligeables, confirmés par la Mission des nations Unies au Congo, tandis que les ONG nationales et internationales multiplient les rapports apocalyptiques.
C’est ainsi qu’au Sud Kivu, les FARDC ont repris un bastion hutu très important, la localité de Ngando, à 26 km au nord de Mwenga, un territoire qui, dans sa plus grande partie, fut longtemps contrôlé par les Hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda. Selon le commandement de Kimia II, les FDLR ont opposé une résistance farouche et perdu 21 combattants contre trois soldats congolais.
Depuis que l’armée congolaise a repris plusieurs localités du territoire de Mwenga, la population qui s’était réfugiée dans les forêts commence à revenir et elle rejoint les villages à présent contrôlés par les forces régulières.
La Monuc, qui confirme ces avancées militaires, relève cependant qu’en d’autres points du Sud Kivu, les problèmes de harcèlement, d’extorsions, d’abus de toutes sorte se poursuivent. Elle reconnaît que les exactions ne sont pas uniquement le fait des FDLR, elles sont aussi attribuées aux soldats gouvernementaux, dont les forces ont été grossies par des éléments qui, voici quelques mois encore combattaient sous les ordres du chef rebelle Laurent Nkunda, toujours détenu au Rwanda.
Face à l’optimisme des bilans militaires, qui relèvent également les succès enregistrés par les troupes congolaises contre l’Armée de libération, du Seigneur dans l’Uele, dont le chef, Joseph Kony, serait en fuite en Centrafrique, les bilans et les rapports publiés par les ONG présentent une vision radicalement différente de la situation. Pour Oxfam, les représailles, les viols, les travaux forcés, les actes de torture à l’encontre des civils ne cessent d’augmenter et ce constat est partagé par Human Rights Watch et d’autres ONG de la place. Des activistes des droits de l’homme constatent aussi que les combattants hutus, chassés des bastions où ils exploitaient les mines, se vengent sur les populations qu’ils tenaient sous leur coupe et qu’ils faisaient travailler à leur profit : les cas de viols sont en augmentation constante et, selon un récent reportage du New York Times, ils visent également les hommes, comme s’il s’agissait, en plus de tortures physiques, de briser la résistance morale des populations civiles.
De nombreuses ONG mettent également sur le même pied les exactions commises par les rebelles hutus et les débordements de l’armée nationale, soulignant que les troupes, non payées, vivent au détriment des populations locales. Ces informations alarmistes, qui amènent à conclure que Kymia II serait un échec et devrait être interrompue, se démarquent des communiqués et des observations de la MONUC qui font état de succès militaires.
Lors de son passage à Goma, Hillary Clinton sera certainement confrontée aux réalités du terrain et à ces informations contradictoires et elle sera aussi interrogée sur le soutien apporté par les Etats Unis à l’option militaire…