Soubresauts de l’histoire africaine

Géant meurtri et désarticulé de l’Afrique centrale, la République démocratique du Congo (RDC) n’en célébrera pas moins, en 2010, le cinquantième anniversaire de son indépendance. Aucun pays africain n’aura connu, en cinq décennies, autant de convulsions, de massacres, de guerres internes, d’interventions extérieures ; aucun n’est aussi riche en minerais, en réserves pétrolières et minières, en potentiel agricole, que ce pays d’Afrique centrale, une richesse qui est aussi la source des convoitises meurtrières qu’il ne cesse de susciter.

Peut-on néanmoins regarder son avenir avec confiance ? Pour tous ceux que le destin de ce pays passionne parce qu’il détermine très largement l’avenir du continent, le livre de Colette Braeckman (1) constitue une véritable somme. A le lire, on comprend à la fois le jeu expansionniste du Rwanda et celui de tous les voisins de la RDC qui, depuis quinze ans, ne cessent de la déstabiliser pour mieux la démembrer et la piller.

« La plupart des Congolais, écrit Braeckman, voient volontiers dans le Rwanda la source de tous leurs malheurs. » Le Front patriotique rwandais, au pouvoir à Kigali depuis le génocide de 1994, n’a pas cessé de soutenir les chefs de guerre qui mettent en coupe réglée le Kivu, province orientale du Congo à la population maintes fois brassée et martyrisée. Le plus illustre de ces chefs de guerre, M. Jean-Pierre Bemba, se trouve en prison à La Haye pour crimes contre l’humanité, et M. Laurent Nkunda, désarmé, est en résidence surveillée.

Le président rwandais Paul Kagamé apparaît d’autant plus comme le maître du jeu qu’il se sent soutenu par les Occidentaux, Américains en tête, et même par les Nations unies, dont les casques bleus, en mission de « pacification » dans l’est du Congo depuis des années, n’ont pu ou su empêcher ni les massacres ni les innombrables viols commis par les factions en guerre. Et pourtant, M. Kagamé n’est pas parvenu à éliminer le jeune président Joseph Kabila, moins docile et plus coriace qu’il n’y paraissait lors de sa prise de pouvoir.

A lire ce livre, on mesure aussi la stratégie des puissances occidentales dans ce pays, qu’il s’agisse de l’Europe, Belgique en tête, ou des Etats-Unis. On comprend aussi pourquoi la RDC, déçue par les promesses non tenues, asphyxiée par les pressions conjuguées du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, s’est tournée vers la Chine, qui y a investi des sommes colossales pour développer les infrastructures en échange des matières premières — minières en particulier — dont elle a un impérieux besoin.

Braeckman analyse les forces en présence mais n’oublie jamais à quel point son histoire contemporaine est tributaire des séquelles de la période coloniale. Dans le même esprit, Anne Hugon, dans le petit livre extrêmement documenté qu’elle avait consacré à l’histoire récente de l’Afrique (2), rappelait que, si la logique coloniale avait partout un dénominateur commun — l’appropriation des sols, du sous-sol, des richesses et des hommes —, les puissances impérialistes avaient des « styles » relativement divers. Administration directe, tentatives d’assimilation, indirect rule des Britanniques : sur le continent, écrit-elle, les Européens auront tout essayé, y compris le travail forcé, pour faire régner l’économie de prédation.

Le réveil fut rude, à l’aube des années 1960, lorsque le colonisateur se trouva confronté à des mouvements qu’il n’avait pas su prévoir et les nouveaux pays indépendants à des tentatives sécessionnistes d’une extrême violence (Katanga, Biafra). Le continent peine encore à solder l’héritage de cette période pourtant relativement brève de son histoire. Certes, écrit Hugon, l’on ne saurait « réduire l’histoire contemporaine de l’Afrique à celle de la colonisation et de ses suites ». Mais l’évolution d’un pays comme la RDC montre que ce chapitre n’est nullement refermé, ni du point de vue politique, ni du point de vue économique. L’Afrique n’est pas au bout de ses mutations, y compris de celles que lui imposent les forces extérieures qui ont pris le relais des colonisateurs.