La rage au cœur, ces deux militaires portent désormais l’uniforme des forces armées congolaises. Lorsque nous les rencontrons dans un endroit discret, ils dissimulent leurs noms et leurs visages car ils se sentent en danger : «la trahison est partout, nous ne pouvons plus faire confiance à personne et surtout pas à nos chefs »…Jusqu’au bout, ils sont restés fidèles à Laurent Nkunda, dont il parlent avec affection et respect. Ils racontent. « Lorsque James Kabarebe, le chef d’état major de l’armée rwandaise, l’a invité à une réunion au Rwanda, Laurent a convoqué une réunion de son état major à Rumangabo. Il nous a dit au revoir, comme s’il savait qu’il pouvait être tué. Bosco Ntaganda n’était pas là, le colonel Makenga était au bord des larmes, le suppliait de ne pas partir, il voulait l’accompagner au Rwanda. « Je dois partir » a dit Nkunda, « seuls nous n’avons rien, le Rwanda peut nous écraser s’il le veut, et notre mouvement le CNDP (conseil national pour la défense du peuple congolais) doit survivre. »
Le 22 janvier, Laurent Nkunda est alors arrivé à Gisenyi et s’est installé à l’hôtel Belvédère. Le soir même, c’est en regardant la télévision qu’il a appris qu’il avait été destitué, que son bras droit, le général Bosco Ntaganda avait pris le commandement du CNDP et décidé de son intégration dans les forces armées congolaises. Au Kivu, les officiers qui communiquaient avec Nkunda par téléphone se sont révoltés, ils voulaient abattre Bosco, qualifié de Judas. Ils se souvenaient des crimes commis par Bosco dans l’Ituri et, tout récemment encore, du massacre de Kiwandja, de ses disputes avec Nkunda qui ne supportait pas les détournements de fonds.
Les partisans de Nkunda ont fini par se rallier, car ils n’avaient pas le choix. Par la suite, le général rebelle a été placé en résidence surveillée ou en prison, les communications ont été coupées. Le général John Numbi, qui a dirigé l’opération conjointe avec James Kabarebe campe toujours à Goma et assure qu’il ne repartira pas à Kinshasa sans que les Rwandais ne lui ait remis le prisonnier, dont la tête est réclamée par l’opinion congolaise.
« Tout est possible » disent les deux officiers « mais si Kagame livre Laurent après tout ce que ce dernier a fait pour lui, qu’il sache que nous, les Tutsis du Congo, nous aurons perdu nos dernières illusions sur le Rwanda : en 1998 Laurent Désiré Kabila a été trahi, puis Anselme Masasu a été exécuté, ensuite les Tutsis Banyamulenge du Sud Kivu ont été abandonnés, de même que le RCD Goma et son président Azarias Ruberwa… »
Pressions internationales, volonté de se réconcilier avec Kabila ? Pourquoi Laurent Nkunda a-t-il été lâché par Kigali alors que depuis 1990, il combattait dans les rangs du Front Patriotique rwandais et que depuis dix ans il sécurisait totalement la frontière du Rwanda, empêchant les infiltrations de rebelles hutus ? Pour les deux officiers, leur chef a été sacrifié pour des raisons plus profondes : « Laurent, dont la première femme était une Nande, la deuxième une Shi, n’était pas un fondamentaliste tutsi ; il se sentait Congolais, avait rallié d’autres groupes ethniques, Hutus, Nande, Hunde et même des Kasaïens, il commençait à prendre une dimension nationale et à devenir totalement indépendant de Kagame. Au Rwanda aussi, il était considéré comme un héros ; il avait fini par faire de l’ombre au président, il devenait un homme dangereux… »
D’autres considérations auraient joué : « Nkunda, un Tutsi francophone, ne voulait pas entrer dans le conflit opposant Kagame à la France. Pour lui, le Congo n’avait rien à voir là dedans. Il avait noué d’excellents contacts avec le président sénégalais Adboulaye Wade, qui plaidait pour lui au sein de la francophonie. »
En échange de la neutralisation de Nkunda, qu’aurait reçu le Rwanda ? Pour les deux officiers, la neutralisation des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) est loin d’être une réalité : « les prisonniers sont peu nombreux, la plupart des chefs se sont repliés vers le Sud Kivu où une nouvelle opération devrait être menée, ce qui sera difficile était donné l’hostilité totale des populations locales, prêtes à se battre contre les Rwandais. » Pour ces deux hommes, l’enjeu était ailleurs : « la tête de Nkunda a été échangée contre celle de Vital Kamerhe, le président de l’Assemblée nationale. Lui, bon stratège, très populaire au Kivu et même ailleurs, était écouté en Occident et à terme, il signifiait un danger pour le Rwanda. S’il était arrivé à un accord avec Nkunda, les deux hommes auraient représenté une véritable force, ce dont ni Kabila ni Kagame ne voulaient… »
Aujourd’hui, comme beaucoup d’autres, ces deux officiers partisans de Nkunda font le gros dos et participent à la traque des rebelles hutus ; ils ne savent pas pourquoi on leur a dit de refuser l’argent du gouvernement désireux de payer leurs soldes. Ils assurent seulement que rien n’est joué et attendent des nouvelles de leur chef.
A Kirolirwe, dans le fief de Nkunda, des soldats fidèles au général déchu ont emporté les pelles des cantonniers. Sur la colline, ils ont commencé à enterrer des armes et des munitions. Au cas où…