Le 16 février 1992, le très sulfureux Honoré Ngbanda, alias « Terminator », le président national de l’APARECO, Alliance des Patriotes pour la Refondation du Congo, avait donné l’ordre aux militaires de tirer à bout portant sur les chrétiens et des citoyens congolais (zaïrois à l’époque) qui manifestait pacifiquement pour la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine, à Kinshasa. Il y a eu plusieurs morts et des blaisés graves… A confirmé sous le couvert de l’anonymat une source sure proche de Ngbanda, à Paris. Un autre proche collaborateur de Ngbanda, à Paris, confirme que « s’il y a quelque chose en République Démocratique du Congo que le président national de l’APARECO se reproche, eh ben, c’est cette marche pacifique des chrétiens du 16 février 1992, qu’il avait donné l’ordre aux militaires de réprimer par tous les moyens… » Selon la-même source Honoré Ngbanda est un élément gênant au sein de l’APARECO, car plusieurs membres de cette organisation lui reprochent d’être beaucoup plus accroché à l’idéologie Mobutiste.
 
Le 16 février 1992 demeure à jamais gravé dans la mémoire de tous les croyants et acteurs de la démocratie en RDC. Ce jour-là, des milliers de fidèles de différentes confessions religieuses et des citoyens de tous âges et de divers horizons, se sont levés et se sont engagés pour revendiquer la réouverture de la Conférence nationale souveraine, symbole de la volonté de changement du peuple. En guise de réponse, la machine de la fureur du pouvoir (ordonné par le président de l’APARECO, le très sulfureux Honoré Ngbanda, alias « Terminator », ancien ministre de la défense nationale dans le gouvernement Nguz et chef des services secrets de Mobutu) avait été mise en marche pour réprimer la manifestation des chrétiens : des vies sont tombées. Ce sont les premiers martyrs de la démocratie congolaise.

La marche des chrétiens, réprimée dans le sang, totalise 17 ans depuis qu’elle a été organisée le dimanche 16 février 1992 par la Société civile pour obtenir la réouverture de la Conférence nationale souveraine (CNS) au Zaïre, fermée «avec force» par le Premier ministre de l’époque, Jean de Dieu Nguz A Karl I Bond. Un haut fait populaire, l’un des préludes à l’éclipse du régime autocratique de feu le maréchal Mobutu.

Alors que le peuple congolais, zaïrois à l’époque, avait fondé tout son espoir sur ces assises devant aboutir à un nouvel ordre institutionnel, les ennemis de la liberté et de la démocratie, larbins du maréchal Mobutu, avaient mis tout en œuvre pour bâillonner les combattants de la liberté qui ne militaient que pour l’instauration d’un Etat de droit au Zaïre. La machine assassine des tenants du pouvoir avait été mise en branle. De nombreux chrétiens, une cinquante environ, ont été fauchés par les balles meurtrières de l’armée répressive du dictateur Mobutu. Leur sang n’a pas été versé inutilement. Puisqu’après tout, la CNS a fini par rouvrir ses portes.

Aujourd’hui, 17 ans après, le combat pour lequel ces martyrs de la démocratie ont donné de leur vie est loin d’être gagné. L’Etat de droit demeurant encore un rêve. Qu’à cela ne tienne ! Toutefois, il est important de rafraîchir la mémoire des Congolais afin de poursuivre la lutte. Comme pour paraphraser le «Collectif du 16 février » regroupant les organisations de la Société civile.

Selon le programme arrêté par les organisateurs – parmi lesquels les Eglises catholique et protestante – les manifestants devaient partir de leurs paroisses pour converger tous vers l’Eglise Joseph dans la commune de Kalamu, point de chute de la marche. Une première dans l’histoire oecuménique du pays. La mobilisation était au rendez-vous pour cette manifestation pacifique dont l’objectif a été d’exercer une pression sur le gouvernement Nguz et le pousser à la réouverture de la CNS.

Les manifestants de la partie Ouest de Kinshasa, partis de la commune de Ngaliema (UPN, Delvaux, Pompage …) n’ont pas pu atteindre la place Kintambo/Magasins. Parce que stoppés au niveau du Centre supérieur militaire par le rouleau compresseur de la Division spéciale présidentielle (DSP) et de la Garde civile, dont les éléments armés jusqu’aux dents étaient déployés dans tous les carrefours de la capitale. Y compris des éléments armés non identifiés.

Récit d’un témoin oculaire

Ceux de la partie Est ont connu le même sort, n’étant pas parvenus à destination. Le boulevard Lumumba, transformé en «quartier général » de la machine répressive pour la circonstance. Objectif : empêcher la progression de la marche pour les manifestants venant de communes de Maluku, N’Sele, Kimbanseke, Masina, N’Djili, Matete, Lemba, Limete. Pour contourner l’obstacle, plusieurs manifestants ont préféré emprunter l’avenue Kianza pour déboucher sur celle de l’Université afin de progresser vers le point de chute. Lisez plutôt le témoignage de Jean-Pierre Wafuana, ancien du Journal Le Potentiel, paru dans «Afriqu’Info asbl».

…Accompagné de mon jeune frère, nous nous sommes retrouvés au rond-point Yolo médical, au croisement des avenues Université et Bongolo. Jamais de mémoire d’homme, je n’avais vu une foule aussi importante que déterminée. Cent mille ? Deux cent mille personnes ? On ne le saura peut-être jamais. Elles avançaient, disciplinées, scandant des slogans interpellateurs, entonnant des chants religieux mobilisateurs, etc. Cela face aux canons de mitrailleuses braquées imperturbablement vers les manifestants, prêts à cracher de nouveau du feu sur des gens sans armes. Car, à ce moment, on comptait déjà un mort : un petit garçon d’environ 6 ans qu’un volontaire, en première ligne, portait à bout des bras, visiblement sans aucune peur pour son propre sort.

Contraints de contenir la foule, des soldats du Centre d’entraînement des troupes aéroportées (CETA) vivaient là un jour étrange dans leur carrière, au point qu’ils ne savaient plus s’ils devaient réprimer les manifestants ou se ranger carrément derrière leur cause. La contrariété se lisait sur leur visage. Malgré leur agressivité, la foule avançait. Lorsque les hommes en uniforme devenaient menaçants, tout le monde s’agenouillait et commençait à prier à très haute voix. C’était cela le mot d’ordre…Jusque-là, la colonne progressait presque normalement, malgré les pétarades des mitrailleuses tirées en l’air par les soldats de CETA pour nous intimider et essayer de freiner notre progression.

Bastonnade et débandade

A mi-chemin entre l’avenue de l’Université et son croisement avec l’avenue Victoire, les manifestants allaient connaître la toute première vraie bastonnade et une spectaculaire débandade de la journée. Un peu comme dans une embuscade, les auto-blindés de la DSP ainsi que de la Garde civile avaient surgi comme de nulle part pour s’enfoncer dans la foule. Je me souviens, alors que je cherchais encore où m’abriter pour échapper à la rafle qui s’en était suivie, avoir vu des femmes et des hommes jetés comme de vulgaires objets, à bord des véhicules militaires. Les plus chanceux s’en sortaient avec des coups de crosses, qui à la tête, qui dans les côtes; avec un bras cassé ou une bouche complètement ensanglantée. Aussitôt ces véhicules avaient-ils apparu, plus vite s’étaient-ils retirés, avec des dizaines d’arrestations. Mais le plus impressionnant était que, juste après, la longue file s’était reconstituée…

Le temps d’atteindre la place Victoire, nous avions ainsi subi trois autres assauts aussi violents que sanglants. Mais c’est la dernière intervention qui nous fut fatale. Jusque-là, nous avions été comme ménagés. Parce qu’il est vrai, nous comptions déjà beaucoup de blessés, des disparus en termes d’arrestations mais pas encore plus d’un mort dans nos rangs… A la lumière de ce que nous étions en train de vivre, il était évident que la répression avait atteint la même sauvagerie partout, avec cette particularité que, parmi les assaillants, nous avions remarqué la présence d’éléments étrangers qui n’avaient aucun aspect physique ressemblant aux vrais militaires zaïrois. Ce qui, en définitive, commençait à paniquer les gens, à voir la brutalité avec laquelle ces gens là agissaient.

Il est presque 12H00. Deux heures se sont déjà écoulées depuis que la manifestation a commencé. En dépit de la répression, les chrétiens auxquels se sont joints tous les combattants de la liberté et de la démocratie ont gardé la même ardeur du départ. Sur l’avenue Victoire, nous sommes à 200 mètres de la Place Victoire. Nous savons que l’heure H approche pour la grande jonction et que les forces envoyées par le gouvernement nous empêcheront coûte que coûte d’atteindre le lieu du rendez-vous Et que, s’il le faut, elles ouvriront le feu à volonté pour mettre un terme à cette marche. A ce moment, les hélicoptères de l’armée survolent nos têtes. Plus tard, l’on apprendra que le Premier ministre Nguz surveillait en personne le bon déroulement des opérations à partir d’un de ces engins. En face de nous, à la hauteur de l’Eglise St Joseph où se tenait encore la dernière messe du matin, des éléments de la Garde civile étaient déguisés en PM (police militaire). Tout comme ceux de la DSP l’étaient en Garde civile…

Chants religieux contre balles de mitrailleuses

Toutefois, nous l’avions senti venir. Le face-à-face, qui durait depuis une bonne dizaine de minutes, se faisait de plus en plus lourd. Les hommes en uniformes, bien armés mais peu sûrs d’eux, redoutaient fort bien la détermination des manifestants. Ils savaient que ces derniers finiraient par avancer. Comme ils l’ont fait depuis leurs paroisses respectives. Soudain, des voix s’élèvent, des prières et des chants à la gloire de Dieu sont entonnés. Lentement, la colonne reprend sa route et se dirige vers la barrière militaire. Bidons et bouteilles remplis d’eau, mouchoirs imbibés d’eau, les gens étaient prêts à affronter le gaz lacrymogène. Une des consignes reçues pour éviter les effets néfastes de la fameuse fumée qui avait rendu l’air quasiment irrespirable tout le long de la marche.

Comme lors de deux premiers assauts, les militaires ont chargé, après avoir lancé des grenades dans la foule. En même temps, on a vu des chars foncer en toute vitesse dans la foule. Des balles sifflaient dans tous les sens. A côté de moi, un jeune homme venait de recevoir une balle en plein front, tirée à bout portant. Sa cervelle avait giclé en même temps que le sang de sa tête. Des femmes gisaient au sol, piétinées, des hommes couraient dans toutes les directions pour se sauver… Je ne m’étais même pas demandé où se trouvait mon jeune frère et qu’est-ce qui avait pu bien lui arriver. J’avais fini par inhaler le gaz lacrymogène et m’étais évanoui. C’est en rouvrant mes yeux, de longues minutes après, que je me suis rendu compte que j’ai été recueilli par des camarades qui voulaient en même temps que moi se réfugier dans une parcelle. J’étais dans une pièce, étendu au sol, complètement trempé (d’eau) qui m’a été aspergée pour me réanimer… Quand mes forces me sont totalement revenues, je suis sorti de cette parcelle pour découvrir un spectacle chaotique : des blessés par dizaines, de gens inconscients, couchés à même la chaussée. Quant aux militaires, ils avaient effectivement réussi à causer la déroute…Sur l’avenue Victoire, il n’y avait plus l’ombre d’un manifestant. Sauf des blessés et des morts que quelques membres téméraires de la Croix-Rouge locale essayaient d’évacuer vers l’Eglise St Joseph, non sans difficulté.

A quelques maisons de l’endroit où je m’étais abrité, des cris stridents se faisaient entendre. Très vite, l’on sut qu’un père de famille avait été tué par une balle perdue, alors qu’il regardait les événements de la fenêtre de sa maison. Je fus pris subitement d’angoisse.

Des chrétiens violentés jusque dans leur Eglise

C’est dans l’enceinte de l’Eglise Saint Joseph que la majorité de manifestants s’était réfugiée pour leur sécurité. Illusion. Car après avoir ratissé toutes les maisons environnantes, à la recherche des fuyards, les militaires de la DSP et de la Garde civile ne s’étaient pas empêchés d’envahir et de violenter les chrétiens jusque dans l’enceinte de cette Eglise, causant une fois de plus la débandade. Le comble est qu’ils essayaient aussi de récupérer les corps des victimes de leur répression. Ce à quoi le curé de la place s’opposa catégoriquement, appuyé par des fidèles, encore massés dans toute l’Eglise, prêts à en découdre, malgré tout, avec le groupe d’assaillants.

Ces derniers repartirent non sans avoir proféré des menaces à l’endroit du curé. Les morts étaient étalés là devant. De mes propres yeux, j’en ai compté neuf, hommes, femmes et enfants. Sans oublier les dizaines de blessés qui ont échappé à la rafle des militaires. Bien que dégoûté face à ce spectacle macabre, je fus apaisé de ne pas compter mon frère parmi les victimes à l’Eglise où régnait une atmosphère lourde mêlée de sentiments d’amertume, de désespoir et d’impuissance. Plusieurs minutes après, en attendant que la situation se calme, au détour d’un regard à l’intérieur de la bâtisse, je reconnus mon jeune frère. Comme moi, par des chemins détournés, il venait de joindre St Joseph, à ma recherche...

Devoir de mémoire collective

16 février 1992 marque effectivement le début du processus irréversible de la démocratisation en République démocratique du Congo. Ce jour-là, à l’initiative des jeunes Abbés de Kinshasa de l’Eglise catholique, des milliers de Kinois ont entrepris une marche pacifique visant la réouverture de la Conférence nationale souveraine, fermée, « avec force », par le Premier ministre de l’époque, Nguz a Karl I Bond. Une marche pacifique qui a été réprimée violemment dans le sang. On ne saura jamais le nombre exact de tués.

Toujours est-il que grâce à cette marche sanglantée, la réouverture de la Conférence nationale souveraine a été rendue possible. Mais bien plus, elle sonnait ainsi la fin d’un régime dictatorial, celui de Mobutu Sese Seko. Toute tentative de contourner la volonté populaire a été tenue en échec et le Zaïre d’alors s’engageait dans un tournant déterminant de son histoire.

Il est vrai que l’on n’est pas encore sorti de l’auberge. Il est aussi vrai que le Zaïre, redevenu la République démocratique du Congo, a été marqué par des événements troublants, meurtriers et dévastateurs visant son inexistence en tant qu’Etat et Nation. Des épreuves dures qui n’ont pas encore dit leur dernier tant le pays reste toujours secoué par des tentatives de déstabilisation et au centre des enjeux tant régionaux qu’internationaux pour contrôler les richesses congolaises.

Mais, une fois de plus, grâce au peuple congolais, à son attachement à l’idéal national et à l’unité des Congolais, la RDC continue à résister à toutes ces vagues qui veulent l’emporter, l’assujettir et l’aliéner. Et à chaque fois, ce même peuple paie le tribut le plus lourd pendant que la classe politique congolaise, insouciante et souvent malléable à souhait, se distingue par une mal gouvernance indigeste qui retarde le développement d’une nation riche promue à un bel avenir.

17 ans après, ce 16 février 2009 doit être une journée de profonde réflexion pour évaluer le long parcours de ce processus de démocratisation. D’introspection pour se ressourcer et susciter de nouvelles énergies populaires, car le péril est toujours en la demeure. Aussi, cette évaluation est une exigence pour une nouvelle inspiration et renouveler cet engagement de faire face à tous les défis de bonne gouvernance dans un pays soumis à de fortes pressions, objet de nombreuses convoitises dans un monde en pleine mutation.

Qu’avons-nous fait de la Conférence nationale souveraine ? Qu’en reste-t-il des accords de Sun City couronnant la fin du Dialogue intercongolais ? Que retenons-nous des élections de 2006 ? Comment sont gérées les richesses congolaises ? Enfin, qu’avons-nous fait de ce pays cher aux pionniers de l’indépendance ?

Autant d’interrogations qui imposent un nouvel élan positif. En ce 16 février, il s’agit d’une obligation morale et politique d’honorer les victimes de cette journée mémorable, penser à ces 5 millions de morts. Devoir de mémoire collective oblige.