C’est ce jeudi que reprennent les négociations directes entre le gouvernement congolais et le CNDP dans la capitale kenyane. Ces négociations avaient été interrompues la semaine dernière à la suite de divergences profondes sur l’ordre du jour et le format des discussions. Alors que l’Envoyé spécial de l’ONU a continué de circonscrire son mandat sur le dossier sécuritaire dans l’Est, le CNDP souhaitait le voir aller au-delà en embrassant les questions relatives au leadership sur le plan national.

Sapeur pompier En principe, le round qui démarre ce jeudi le sera sous la facilitation de l’ancien président tanzanien, Benjamin Mkapa, en sa qualité d’émissaire spécial de l’Union Africaine. C’est donc à partir d’aujourd’hui qu’on va se rendre compte si l’intervention, en fin de semaine dernière, de Louis Michel, a permis d’apaiser les esprits. L’eurocommissaire s’était, en effet, de nouveau offert au secours de Olusegun Obasanjo pour rencontrer Paul Kagame, Laurent Nkunda et Joseph Kabila. On ne sait pas encore grand chose de ces tractations secrètes assaisonnées de pressions plus ou moins discrètes. En revanche, on retiendra qu’au sortir de ces trois rencontres, Louis Michel a affiché un certain optimisme, insinuant même, dans la foulée, que pour obtenir des résultats concrets, il a dû solliciter du chef de l’Etat rwandais qu’il transmette un message clair au leader du CNDP. On peut donc supposer que cela a été fait de manière à justifier le bel optimisme affiché par le commissaire européen. Pour autant, Louis Michel n’avait pas d’autre choix que d’aller au secours de l’émissaire onusien, dans la mesure où la Communauté internationale courait le risque de voir s’effondrer toute sa crédibilité en République Démocratique du Congo. Primo : c’est elle qui a soutenu et piloté le processus politique alors présenté comme la panacée mais aujourd’hui contesté, armes à la main, par Laurent Nkunda. Deuxièmement : en laissant faire Nkunda, la Communauté internationale prenait le risque de confirmer la théorie de la prime à la guerre, dénoncée par les Congolais, qui a vu les anciens belligérants devenus composantes au Dialogue Intercongolais se partager seuls le pouvoir d’Etat dans le cadre de l’Accord Global et Inclusif parrainé par la même Communauté internationale. Troisièmement : c’est toujours la Communauté Internationale qui a poussé le gouvernement congolais à se plier aux négociations directes, que certains observateurs craignent désormais de voir se transformer en piège mortel pour Kinshasa avec l’exigence d’un dialogue global, dont le principe est par ailleurs réclamé et soutenu par l’opposition politique. Question de fond La principale préoccupation des observateurs consistera donc, aujourd’hui, à savoir à quoi ont abouti les différentes pressions exercées sur les acteurs directs et indirects des négociations qui se tiennent à Nairobi. C’est-à-dire, en d’autres termes, quelles garanties les différents protagonistes se sont données pour une bonne fin des négociations ; qu’a demandé le Rwanda en échange de la pression à exercer sur le CNDP ; que peut-on offrir au CNDP pour qu’il mette fin à ses exigences d’un dialogue global au niveau national ; enfin, qu’est-ce que Kinshasa et la Communauté internationale ont accepté d’offrir à l’un et à l’autre pour les encourager à ne pas aller dans le sens de la remise en question des institutions nationales ? La réponse, à ce stade, n’est pas évidente, quand bien même l’allusion du chef de l’Etat au courage politique, dans son dernier message à la nation, pour rechercher les conditions d’une paix durable pourrait constituer une précieuse indication sur les événements à venir. Il n’en reste pas moins, pour les observateurs, que des ballets diplomatiques en négociations, du retard dans le renforcement de la Monuc aux atermoiements sur la constitution d’une force européenne relais, tous les éléments d’analyse concourent à la conclusion selon laquelle c’est la Communauté internationale qui tire effectivement les ficelles du drame qui sévit en RDC. Les preuves abondent dans ce sens : la démarche effectuée auprès du président Paul Kagame afin qu’il fasse pression sur Laurent Nkunda – on peut se demander pourquoi seulement maintenant ; le rapport de l’ONU confirmant ce que les Congolais ont toujours dénoncé dans l’indifférence générale, à savoir que le Rwanda soutient le CNDP ; enfin, les dernières menaces en date du patron de la Monuc mettant en garde le CNDP contre la poursuite des actes d’insécurité. Nkunda fin de cycle ? Il reste, évidemment, à savoir combien de temps durera cet équilibre de la pression, c’est-à-dire si de nouveaux éléments ne viendraient pas le remettre en cause. Deux conditions essentielles, de l’avis de tous les analystes sérieux, sont absolument indispensables pour maintenir cet équilibre fragile. La première consiste à évacuer l’épine FDLR qui empoisonne de manière récurrente les relations entre Kinshasa et Kigali, offrant à ce dernier l’occasion d’enquiquiner régulièrement son voisin. Il en est de même de tous les autres groupes armés, dont on sait pertinemment bien qu’ils sont le prétexte rêvé du CNDP dans son plaidoyer pour la sécurisation de la minorité tutsi de l’Est de la RDC. La deuxième condition réside dans le courage politique nécessaire pour investir dans un grand débat national qui permettrait d’être à l’écoute de toutes les revendications venant du pays profond et de favoriser la réconciliation nationale. Dans un pays où des provinces entières s’estiment mal aimées, où des partis politiques et des organisations de la société civile s’estiment à tort ou à raison exclus, rien ne dit que si le CNDP se taisait aujourd’hui à la suite de différentes pressions, il ne rebondirait pas demain - comme il a déjà eu à le faire par le passé – sous n’importe quel prétexte ou encore à la suite des promesses non tenues. Rien ne dit que dans cet Est toujours aussi trouble, aussi imprévisible, de nouvelles rébellions, dissidences plus ou moins instrumentalisées, ou expression d’une nouvelle frustration, ne verraient pas le jour, par exemple dans cet Ituri encore et toujours loin d’être pacifié, ou encore après avoir débordé Nkunda et son CNDP. En tout état de cause, la véritable énigme à ce stade de l’évolution de la situation politique dans notre pays réside dans le choix que feraient, en faveur de leur ambition, le CNDP et son leader. Très vite, l’un et l’autre vont devoir se rendre compte, d’une part, qu’ils n’ont pas intérêt à se laisser enfermer dans le ghetto de la défense d’une cause ethnique ou à se cantonner uniquement à la scène politique locale du Nord-Kivu, alors que, d’autre part, la revendication d’un dialogue national leur permettrait d’occuper le terrain déserté, pour des raisons certes différentes, par les principaux gabarits de l’Opposition que sont le MLC et l’Udps. En principe donc, les données en présence devraient normalement conduire le CNDP à mettre de l’eau dans son vin à Nairobi pour ne pas irriter une Communauté Internationale qui n’hésite plus à lui brandir le spectre des massacres commis par ses troupes et qui sont susceptibles de relever des crimes de guerre, passibles de la CPI. En revanche, il renoncerait, pour le court terme, à tout bénéfice politique issu des négociations qui le noieraient dans les institutions qu’il conteste, se réservant toutes les chances de rebondir avec efficacité lorsque les circonstances seraient propices, peut-être sous les couleurs d’un mouvement national réellement structuré et implanté sur l’ensemble du territoire national. Il est même prévisible que tel sera, grosso modo, le choix du CNDP. Que quelqu’un lui ait conseillé de sortir justement de son ghetto pour rencontrer des leaders de la trempe d’Abdoulaye Wade n’est sans doute pas un fait du hasard. La démarche tend en effet à confirmer la théorie selon laquelle, pour survivre politiquement, le CNDP doit sortir du Nord-Kivu pour conquérir, avec un discours et un programme, l’opinion tant nationale qu’internationale. La vraie réponse à son dilemme se situe là.

2008-12-18