Rumeurs de coup d’Etat à Kinshasa... Kabila n'arrive plus à vivre dans ce climat malsain et se fait discret.

8216560Depuis le début de l’année, la multiplication de signes inquiétants rappelle le climat qui régnait il y a sept ans, à la veille de l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila.

Pour le Canadien Paul Fortin, PDG de la Gecamines, qui a passé deux mois à Pékin afin de négocier les accords de partenariat entre le Congo et la Chine, la situation est irréversible : le troc du siècle aura bien lieu et, à terme, 10 millions de tonnes de cuivre seront échangés contre 3 000 kilomètres de route, 145 hôpitaux, la réhabilitation des voies ferrées et autres infrastructures. A Kasumbalesa, sur la frontière zambienne, les entrepreneurs chinois ont déjà entreposé leur matériel de génie civil et attendent des renforts. Des expropriations ont été réalisées afin de dégager les terrains où passera la fameuse autoroute qui reliera Lubumbashi à la Zambie et à l’ensemble de l’Afrique australe.

Tout est en place pour que les grands travaux commencent sitôt la saison des pluies terminée, d’ici moins de deux mois. Cependant, la population congolaise, habituée à tant d’effets d’annonce et de promesses non tenues, attend de voir et, dans l’expectative, elle se nourrit de rumeurs.

Le prochain débarquement de Chinois s’accompagne à la fois de ragots et d’expériences décevantes : il est vrai que, dans la capitale du cuivre, les entrepreneurs asiatiques, venus à titre individuel pour la plupart, n’ont pas bonne réputation. On leur reproche de ne pas embaucher de main-d’œuvre locale, de faire grimper le prix des loyers, d’inonder le marché et de casser les prix en se transformant en petits commerçants. Même si les accords de partenariat conclus, eux, avec de très grandes entreprises chinoises, prévoient très clairement que des travailleurs locaux seront embauchés et que des cadres congolais seront formés, le doute persiste, alimenté aussi par les entrepreneurs de la place qui redoutent une concurrence qu’ils pourront difficilement contrer.

Cette période d’entre-deux est marquée aussi par une inquiétude diffuse, car, malgré la détermination affichée à Kinshasa, une étrange course de vitesse semble s’être engagée. Comme si, d’ici à la fin de la saison des pluies et avant le début des grands chantiers, il s’agissait, in extremis, de faire déraper ou, du moins, d’infléchir un processus présenté comme irréversible.

TEL PÈRE, TEL... HEU...

La vague de rumeurs et de signes inquiétants qui se multiplient depuis le début de l’année rappelle, par certains aspects, le climat qui régnait dans les semaines précédant l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila, en janvier 2001.

Kabila resta invisible durant plusieurs jours

Le premier péril auquel le chef de l’Etat a échappé de justesse s’appelle évidemment Laurent Nkunda : lors de l’offensive de décembre dernier, les forces congolaises ont subi un échec cuisant, à cause de leur manque d’organisation et d’erreurs de commandement, mais aussi parce qu’elles ont été trahies. A la fois de l’intérieur, par des officiers qui ont fait défection, et par le contingent indien de la MONUC, qui à la dernière minute a refusé d’engager ses hélicoptères de combat aux côtés des gouvernementaux. Cette défaite humiliante, qui s’est traduite par des centaines de morts et des pertes matérielles importantes, aurait pu coûter cher au président, mais la conférence de Goma, qui a permis de mettre toutes les cartes sur la table et où toutes les forces du Kivu se sont exprimées, a mené à un cessez-le-feu et à un accord politique.

Alors que tous les observateurs relevaient l’absence du chef de l’Etat à plusieurs réunions internationales importantes et y lisaient la crainte d’un attentat, les rumeurs se sont intensifiées début février, assurant que des coups de feu avaient été tirés à proximité de la résidence présidentielle à Kinshasa. De fait, Kabila resta invisible durant plusieurs jours.

KAHUMBA SUPERFLIC...

Les échos venus de Kinshasa reflètent d’autres inquiétudes : les rumeurs faisant état d’un coup d’Etat contre le président, ou d’un attentat dont il aurait été l’objet ont pris une ampleur telle que le professeur Boschab, au nom du parti au pouvoir, le PPRD, a pris la peine de les démentir énergiquement tandis que la télévision a diffusé en boucle les images montrant le président Kabila recevant longuement Marie Arena, entre autres visiteurs.

La récente nomination du recteur de l’Université de Lubumbashi au poste de conseiller spécial du président, le professeur Katumbwa, doit se lire dans ce contexte : avant d’être criminologue, l’universitaire est d’abord un policier de choc...superflic, rigoureux et efficace. Formé en Allemagne dans les rangs de la Garde civile, il devrait avoir pour mission de déjouer d’éventuelles tentations putschistes. 

Les milieux diplomatiques ont également perçu l’inquiétude générale : ils ont relevé un certain flottement au sommet de l’Etat, tandis que d’aucuns évoquaient même une “liste de rechange” où le président du Sénat, Léon Kengo wa Dondo, deuxième personnage de l’Etat, accéderait soudain aux plus hautes fonctions, rassemblant autour de lui un gouvernement composé de ministres jugés “pro-occidentaux”.

Partout ailleurs, ces rumeurs s’apparenteraient à des fantasmes collectifs, démentis par les innombrables visites, les multiples contacts amicaux entre Bruxelles et Kinshasa. Au Congo, cependant, l’expérience montre que le brouillard des rumeurs précède souvent des faits réels ou rend possible le passage à l’acte. Et les temps sont effectivement cruciaux, à l’heure où ce pays-continent s’apprête à partager ses richesses stratégiques avec de nouveaux partenaires chinois et où le renforcement de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire privera d’importantes ressources des opérateurs économiques qui opèrent depuis les pays voisins, se contentant de rétribuer au passage des groupes armés garants de leurs intérêts.

O.M/Courrier International